lundi 8 octobre 2012

Comédie ou tragédie? ou Le Ferrell de Schrödinger - Mélancolie de la comédie débile - Acte IV (1/2)

COMEDIE OU TRAGEDIE?

ou

LE FERRELL DE SCHRÖDINGER

(Mélancolie de la Comédie Débile -

Acte IV - 1/2)

Le portrait de Will Ferrell qui a été dressé précédemment, loin d'être définitif, avait surtout l’ambition de mettre en avant la dualité propre à son personnage, et au genre lui-même : à la fois la bêtise et la mélancolie, la vulgarité et la grâce, l’apparence trompeuse et la profondeur réelle : soit le mépris qu'il est permis d'afficher lorsqu'on l'évoque, et l'empathie spirituelle qu'il suscite finalement. A cet égard, on ne peut s'empêcher de penser au très fameux « Albatros » de Baudelaire, qui lui aussi, comme Ferrell, est l'objet des rires les plus gras, les plus dédaigneux, puisqu’il « est comique et laid », alors qu'il dissimule des qualités d'une toute autre nature : il peut être « si beau », et il incarne même parfois « le prince des nuées », funambule éthéré au bord du « gouffre amer » de la mélancolie et de la condition splénétique de l'homme moderne.


 
A partir de là, il n'est pas inintéressant de remarquer que parmi les films pourtant les moins personnels de Will Ferrell, deux en particulier jouent sur cette dichotomie, et en en reprenant très précisément les termes. Le premier, c’est Melinda et Melinda, que Woody Allen réalise en 2004. Le film prend pour prétexte une conversation entre amis qui dissertent sur le sens de la vie. L’un affirme que « l’existence humaine n'a rien de drôle, elle est pathétique », tandis que l’autre lui rétorque que « si les philosophes disent de la vie qu'elle est absurde, c'est parce qu'on finit toujours par en rire ». A partir de là, le film bifurque dans deux directions différentes, parallèles, un peu comme dans la théorie d’Everett, celle-là-même dite des mondes multiples. Une femme imaginaire, Melinda, est choisie comme sujet d’expérience pour montrer que les situations dans laquelle elle se trouve, selon le point de vue adopté, relèvent aussi bien de la tragédie que de la comédie. Ainsi, le film se développe en alternant deux versions d’une même histoire, pour montrer au final la réversibilité du registre.
 


 
Le rôle que joue Will Ferrell dans le film est l’un des plus importants dans la variante « comédie ». Version considérablement édulcorée de lui-même, il apparaît en alter-ego du cinéaste, maladroit, névrotique, et éperdument romantique – bref, on ne reconnaît pas tant là le Will Ferrell auquel on a été habitué par ailleurs qu’une caricature gargantuesque de Woody Allen. Néanmoins, il est frappant que le cinéaste new-yorkais est choisi l’acteur californien pour incarner le versant comique de son histoire – car c’est essentiellement sur lui que repose l’humour dans ces segments. C’est que Will Ferrell est immédiatement identifiable au comique, et que sa simple présence présage le meilleur du pire, un peu comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Là où le dispositif devient réellement intéressant, c’est lorsqu’on le considère précisément dans la réversibilité : Will Ferrell prend certes en charge la dimension comique et même volontiers grotesque du récit, mais il n’apparaît que comme une face seulement du film, qui n’occulte que temporairement la dimension tragique. Ce jeu de chaises musicales entre comique et tragique nous conduit à penser que la comédie n’est que la partie émergée de la tragédie – et réciproquement, selon la version sur laquelle on s’est arrêté. Melinda, un peu comme le Chat de Schrödinger, est à la fois tragique et comique, tout dépend de la fin du film, de ce qu’on en retient, de ce qu’on trouve en ouvrant la boîte. Et ce qui est valable pour Melinda l’est aussi pour chacun des personnages qui gravitent autour d’elle, et celui de Will Ferrell en particulier : incarnant à lui seul la version comique, il ne trouve sa véritable consistance qu’à travers sa coexistence avec le tragique. C’est là la grande force du film, et là aussi où il rejoint tout à fait la dimension originale de l’acteur : Will Ferrell est à la fois comique et tragique, puisque l’un sous-tend nécessairement une version alternative de l’autre. Ils apparaissent donc comme complémentaires.


 


Bien sûr, tout cela reste implicite, comme peut l’être parfois la morale d’une fable, mais il n’empêche qu’elle est bien là. Comique ou tragique : tout dépend le point de vue, et le stéréotype ou les jugements hâtifs qui classent systématiquement Will Ferrell dans la première catégorie ne prennent en compte qu’une donnée du problème, la médaille sans le revers. Cette problématique trouve un beau prolongement dans le mésestimé Incroyable Destin d’Harold Crick que met en scène Marc Foster en 2006.
 
 
 
Dans ce film au scénario alambiqué mais savoureux, Will Ferrell joue un employé du fisc qui se rend compte, alors qu’une voix-off s’immisce peu à peu dans son quotidien, qu’il est en réalité le personnage d’un livre qu’une romancière est en train d’écrire. La chose est surprenante en soi et a de quoi inquiéter, mais le personnage panique définitivement lorsqu’il entend la narratrice annoncer se mort prochaine. Harold Crick va alors demander de l’aide à un professeur de littérature à l’université, qui va lui proposer de déterminer s’il est en danger ou non : c’est-à-dire s’il est un personnage de tragédie ou de comédie… Le film prend un tournant complétement délirant lorsqu’on voit Will Ferrell errer au milieu des scènes, à la fois acteur et spectateur de lui-même, un carnet à la main, répartissant des traits dans deux colonnes, « tragédie » et « comédie », dans le but de juger chaque situation, chaque action, chaque réaction à l’aune de cet axe manichéen.
 

 
 

 
Si Harold Crick devient alors une allégorie du personnage de fiction (un personnage en quête d’auteur, selon le motif pirandellien), il s’apparente aussi au spectateur-type de Will Ferrell, qui lui aussi doit déterminer habituellement si ce à quoi il assiste est une comédie ou une tragédie. Harold Crick classe dans la colonne « tragédie » des événements comme la destruction absurde de son appartement, ou ses échecs successifs à séduire dans un premier temps la belle pâtissière – autant d’événements qui, aussi bien ailleurs qu’ici, nous amènent à rire. Mais le film et Will Ferrell nous conduisent à reconsidérer ce que nous prenons pour  « comique » ou « tragique », à prendre conscience que ce qui est drôle pour le spectateur ne l’est pas forcément pour le personnage, les pitreries mises en scènes ne reflétant que les sursauts désespérés de la condition humaine. Le film déploie avec cohérence cette idée, jusque dans son traitement lui-même : jamais vraiment drôle, mais plutôt dans une réserve qui confine à la neutralité, il laisse le spectateur faire le choix. Si l’histoire se conclut par un « inattendu » happy-end, réservant in extremis ses faveurs à la comédie, il n’en laisse pas moins un goût d’amertume : pour le professeur de fac, en particulier, qui voit dans cette issue un sabordage du chef d’œuvre qui se profilait (pour lui, Harold Crick devait mourir), pour la romancière qui a sacrifié son œuvre au profit de son personnage (elle passait pourtant le film à chercher le moyen le plus « juste » de le tuer), et enfin pour Harold Crick lui-même, jouet du destin privé malgré tout de son libre-arbitre. Car il ne faut pas oublier que le film, en français, s’appelle très justement L’Incroyable Destin d’Harold Crick, et la présence de ce destin, de la fatalité, du fatum tragique plane sur le film malgré sa fantaisie.

 


Alors, comédie, Frangins Malgré Eux ? Comédie, Retour à la Fac ? Comédie, Présentateur Vedette : La Légende de Ron Burgundy ? Comédie, Ric ky Bobby, Roi du circuit ? A vos carnets et crayons… Comme Harold Crick en fin de compte, la colonne « tragédie » risque d’être la plus remplie, si on y réfléchit bien. Dès lors, ces deux films, qu’on accuse parfois d’être consensuels et d’utiliser Will Ferrell à contre-emploi (et donc de le sous-employer), ils explicitent et thématisent l’ambiguïté de l’acteur.
 
à suivre

vendredi 7 septembre 2012

Pas d'iceberg pour Will Ferrell - Mélancolie de la comédie débile - Acte III

Pas d'iceberg pour Will Ferrell

Mélancolie de la comédie débile

Acte III

 
 
 
 
Depuis toujours la France considère que Jerry Lewis est un génie – aux Etats-Unis, c’est un âne, un bouffon dans le meilleur des cas. Cette subjectivité irréconciliable, elle est révélatrice de l’incapacité du registre comique à être fédérateur. On trouvera toujours autant de voix pour dénier à la comédie des vertus sérieuses, puisqu’on y rit, que d’autres pour en faire un éloge inconditionnel. Les termes du problème sont rabâchés chaque fois que la question est évoquée : « Ah mais Molière, ce n’est pas la même chose… - Qui disait que rire est le propre de l’homme ?… - Oui, j’ai passé un bon moment, mais ça s’arrête là… - … des choses profondes… - … triviales, des conneries, quoi ! – Or, l’humour est la politesse du désespoir… » Bref, autant de choses pareilles à des portes ouvertes, qu’on se gardera bien d’enfoncer pour la énième fois, le comique de répétition ayant ses limites.
 
 
 
Parlons-en plutôt sans en parler, louvoyons, prenons un angle de vision plus implicite et peut-être plus révélateur, et – pour une rapide introduction à notre propos sur le genre, qu’on appellera « la mélancolie de la comédie débile », puisque tout y est résumé – proposons une petite comparaison révélatrice entre deux acteurs choisis parfaitement au hasard : Leonardo Dicaprio et Will Ferrell. Le premier est bel homme, séducteur, athlétique, ténébreux et manifestement intelligent (du moins cherche-t-il à manifester son intelligence). Le second est plutôt banal, lourdingue, gras du bide, avec un regard de veau qui n’augure au mieux qu’une béatitude décérébrée. Tout semble être dit : malgré un âge sensiblement proche (sept ans les séparent), tout oppose le viril blondinet imberbe du patachon frisé et hirsute. L’un veut à tout prix monter à bord du Titanic pour vivre encore le rêve américain, ses ambitions sociales et artistiques, et sa grande histoire d’amour. L’autre désire plus que tout au monde entrer dans une boîte de nuit, le Roxbury, et il ne sait même pas vraiment pourquoi – histoire d’échapper temporairement au quotidien, sans doute. Et puis, Leonardo Dicaprio, on sait tous qui il est. Will Ferrell, tout le monde peut-il en dire autant ? Titanic, chaque être vivant l’a vu au moins trois fois en versant plus de larmes qu’il n’en faudrait pour le couler de nouveau[1] ; mais Une Nuit au Roxbury, sont-ils nombreux à n’avoir ne serait-ce que l’envie de le voir ? Leonardo Dicaprio est un acteur oscarisable, une de ces personnalités dont on ne s’étonnerait plus de leur voir décerner par ici la légion d’honneur. Will Ferrell, on ne l’engagerait même pas pour servir les petits fours lors de la cérémonie. Le premier est devenu l’acteur fétiche de Martin Scorcese, l’un des réalisateurs les plus reconnus de notre temps, il enchaîne avec parcimonie les projets ambitieux et triés sur le volet, jusqu’à devenir le nouveau visage de J. E. Hoover pour Clint Eastwood (attention, performance !). Will Ferrell travaille régulièrement avec un type, Adam McKay (qui ça ?), produit ses propres films et d’autres encore, peut-être parce que personne ne le ferait à sa place, se retrouve plus souvent acteur de second plan que tête d’affiche, a joué un présentateur télé débile, un coureur automobile débile, un chômeur débile qui vit encore chez sa mère, un flic débile, et a même incarné un président débile, G. W. Bush, pour une petite parodie télévisée (attention, potache !). Leonardo Dicaprio, enfin, est un acteur tragique : même dans un de ses premiers rôles, un de ses plus légers, il trouve le moyen de se faire tuer. Il a incarné Roméo, qui n’était pas un veinard, ne flotte pas beaucoup plus longtemps que le Titanic, mélange son sang à la terre déjà rouge d’Afrique, se fait assassiner par un frère ennemi et ne s’y attendait même pas, se fait trépaner parce qu’il a eu le malheur de massacrer toute sa famille, perd la femme de ses rêves justement dans le monde des rêves ( ce qui est ballot) ; il a des soucis, les sourcils froncés, le visage fermé, les rides d’expression savamment marquées. Même quand ça ne va pourtant pas trop mal, et bien ça ne va pas encore (voir Les Noces Rebelles). Leonardo Dicaprio, c’est un type qu’on prend au sérieux, et quand il raconte qu’il a mal à la tête, on peut être sûr qu’il va nous faire une rupture d’anévrisme. Will Ferrell, c’est un acteur comique, il aurait mal à la tête qu’on en rirait encore, surtout s’il avait un objet contendant plantée dans le crâne – et il serait pris de convulsions, les yeux révulsés et la langue à moitié avalée, qu’on lui dirait encore d’arrêter ses conneries.
 
 
Tragique, Leonardo Dicaprio  l’est à outrance, puisqu’à chaque fois, systématiquement, il est confronté, en tant qu’individu, à quelque chose de plus grand que lui, une machine infernale, pour reprendre les mots de Jean Cocteau, qui le domine, l’écrase, le broie, et contre laquelle il se bat jusqu’au bout, jusqu’au désespoir (qu’il s’agisse de la classe sociale supérieure, d’un paquebot, d’un iceberg, de l’océan, de la mafia, des gangs new-yorkais, de la folie, de sa propre psyché…). C’est naturellement beau, c’est d’un caractère noble, très élevé, c’est respectable, cathartique, ça touche les spectateurs au plus profond de leur âme. Pas d’iceberg pour Will Ferrell, pas de main aveugle et sournoise du destin qui le prenne à la gorge. Et cependant…
 
 
Les rôles de Will Ferrell, au-delà de la farce, de la bouffonnerie et de l’excès, racontent toujours la même difficulté d’être un homme, simplement un homme, certes pas un héros tragique, mais de cette humanité qu’il faut conquérir en grandissant, en vieillissant, ce grand rôle de la vie de tous les jours, qu’il est si difficile à assumer. Au début de Retour à la Fac (Old School – Todd Phillips – 2003), film matrice de la comédie débile des années 2000 (ne serait-ce que pour son titre et le programme du récit qu’il définit dans la régression), le personnage qu’interprète Will Ferrell est tiraillé entre son ardent désir d’être un homme honnête et respectable et sa nature fêtarde le renvoyant à la beaufitude de l’Amérique moyen moins.  A partir de là se réalise l’impossibilité du rêve de jeunesse éternelle, la fin de l’insouciance et l’angoisse d’assumer les responsabilités inhérentes au monde des adultes – et de s’y retrouver seul et démuni. Au milieu du film, une scène grotesque dévoile explicitement ce beau programme : Will Ferrell, sonné lui-même par une flèche servant à endormir un cheval, tombe dans une piscine – sitôt dans l’eau, la caméra suit les dérives du corps quasi inconscient du personnage, accompagnées par la chanson de Simon & Garfunkel The Sound of Silence, déjà entendue dans des circonstances similaires dans Le Lauréat (Mike Nichols – 1967), grand film de la fin des années 60 et donc de l’Amérique désenchantée, rappelant ainsi l’errance au milieu des ruines du sens et la désillusion d’un monde inconnu et sans perspective. D’une piscine à l’autre : le même renferment sur soi, en dehors du monde hostile, pour s’en cacher, pour le fuir. La filiation d’un film à l’autre est dès lors transparente : là où Dustin Hoffman sortait de la fac au début du long-métrage de Mike Nichols, les héros de son film-miroir de 2003 commencent par y retourner ; là où Le Lauréat se termine par un mariage mais aussi sur un futur incertain, Retour à la Fac débute plus ou moins (après une rupture pour le personnage principal incarné par Luke Wilson) par le mariage de Will Ferrell, qui se soldera vite par un échec et un divorce. Le film de Todd Phillips répond ainsi à la question que Le Lauréat laissait en suspens : « et maintenant ? » En l’absence d’avenir sûr et défini, mieux vaut encore revenir en arrière, dans la sécurité des années de l’irresponsabilité et de l’insouciance, avec toute la tristesse que sous-tend un tel programme : un compagnon de jeux de Will Ferrell, octogénaire de son état, ne survivra pas à ce rêve de adolescence immortelle, à ce fantasme du flashback festif – il mourra d’une crise cardiaque avant même de commencer un combat de catch dans la boue avec deux jeunes femmes dénudées.
 
 
Frangins malgré eux rejoue cette matière, en la poussant plus loin : quarantenaire, son personnage principal incarné par Will Ferrell ne veut pas affronter la réalité et se retranche dans une forme d’autisme au domicile de sa mère et surtout reste bloqué à l’âge adolescent. Considérée ainsi, sans sa tonalité comique, le jeu des acteurs, la mise en scène, et les références, l’histoire semble presque triste, pathétique, du moins désolante. Le cinéma indépendant américain en aurait fait un film glauque et dépressif. Et pourtant, c’est ce qu’on ne peut appeler autrement qu’une comédie débile (sortie d’ailleurs en dvd dans une collection éphémère nommée « Kings of stupid comedy »), parce qu’on s’arrête aux rires et aux ressorts qui les provoquent. Les personnages peuvent nous sembler débiles, les situations aussi, mais justement parce qu’ils ont pour vocation de provoquer ce rire absurde, irraisonné, gorgé d’incompréhension, un rire qui dissimulerait presque de l’effroi, celui-là-même qui nous fait dire « qu’est-ce que c’est con ! » et parfois (souvent) s’en détourner avec mépris. Parce que c’est là la grande affaire de la comédie débile : c’est qu’au fond, elle n’est pas drôle. La grossièreté et la lourdeur des effets comiques dissimulent une gravité plus profonde, une mélancolie contenue, funambule, évoluant toujours entre équilibre et déséquilibre au-dessus du vide absurde de la débilité. Pour quelle autre raison le genre serait-il si outré, sinon pour combler la béance provoquée par le chagrin, la souffrance, la tristesse ou l’angoisse ?
« L’humour est la politesse du désespoir », a-t-on succinctement rappelé plus tôt. L’assertion de Boris Vian n’est pas nécessairement vraie, même si elle semble résumer ce qu’on vient d’avancer. Mais cette idée reçue sur l’humour le présente comme une réaction au désespoir, comme une dissimulation de façade, ou même une excuse à pratiquer le rire. Dans la comédie débile, pour Will Ferrell, le rire est au contraire désespérant – au sens figuré, puisque la bêtise y est désespérante, une cause perdue, incorrigible ; mais aussi au sens propre, puisqu’on y rit du désespoir, ou du moins de la profonde mélancolie des personnages et de ce à quoi ils sont confrontés (dans Retour à la Fac, la scène de l’enterrement de l’octogénaire est emblématique de cela : Will Ferrell, affecté par la mort de son ami, lui dédicace une interprétation toute personnelle de Dust in The Wind, beuglée plutôt que chantée, avec des cris d’affliction qui ne peuvent que faire rire, malgré le contexte poignant). Délaissons un instant le modèle Ferrell et évoquons un de ses comparses : le célèbre Ben Stiller, dont le front bas et le regard ahuri peuvent tout aussi bien correspondre à une personnification de la comédie débile. Le film qu’il a tourné avec Noah Baumbach, Greenberg (2010), illustre tout à fait ce qu’on cherche ici à faire comprendre. Son personnage éponyme, inadapté social et sentimental, incapable de vieillir, ressemble à tous ses autres personnages, de Mary à tout prix à Tonnerre sous les tropiques (par exemple), sauf que Noah Baumbach l’a volontairement dégraissé de tout l’humour qui tache caractéristique du reste de sa filmographie, pour n’en laisser que le beau squelette décharné de la mélancolie neurasthénique. Greenberg, c’est ce à quoi ressemblerait une comédie débile sans l’outrance du rire.
 
 
 
Alors, certes, les personnages de Will Ferrell et de Ben Stiller ne mourront sans doute jamais à la fin d’un film. Ils ne verseront sans doute jamais dans le grandiose héroïco-tragique, mais ils ne sont pas pour autant exempts d’une admirable et singulière gravité. Ainsi se révèle à sa façon la beauté de ces films, dans l’alliance entre l’idiotie et la grâce, entre le grotesque et l’attendrissement, dont la scène de gymnastique-acrobatique dans Retour à la Fac demeure l'exemple parfait (Ferrell passe cette épreuve avec succès, aussi inattendu que cela puisse paraître...). Il faut se souvenir aussi de la première rechute du Will Ferrell après son mariage dans le même film : après une soirée trop arrosée, il se met à courir seul et nu sur les grandes artères de la ville, une course vers l’absolu, vers une communion cosmique avec les autres (il croit que plusieurs fêtards le suivent), mais aussi avec la nature, avec les éléments, la vie, comme pour célébrer cette liberté reconquise dans la régression. Il sera vite rattrapé par le quotidien et la réalité, embarqué dans la voiture de sa femme qui passait par là avec ses copines. Mais le cocon castrateur ne pressera pas longtemps sur lui : de nouveau célibataire, il croise à la fin du film une jeune femme qui a tout de la pin-up de bazar du rêve américain (ici Juliette Lewis), qui le reconnait pour ces prouesses débiles, et qui lui fait une invitation qui suppose bien des propositions. Et le film s’achève sur le héros, tout à sa joie simple, non pas tant réjoui par la perspective d’une soirée érotiquement prometteuse que d’être aimé pour ce qu’il est vraiment, et non pour ce qu’il devrait être. Il ne convient donc pas de considérer avec mépris les films de Will Ferrell et les personnages qu’il incarne, comparables à l’araignée et à l’ortie dont Victor Hugo faisait l’éloge :
« Il n’est rien qui n’ait sa mélancolie ;
Tout veut un baiser.
Dans leur fauve horreur, pour peu qu’on oublie
De les écraser,
 
Pour peu qu’on leur jette un œil moins superbe,
Tout bas, loin du jour,
La mauvaise bête et la mauvaise herbe
Murmurent : Amour ! »
 


[1] Tout le monde ? Non, un petit groupe de … etc.


samedi 11 août 2012

La recherche du temps perdu : 5 Ans De Réflexion de Nicholas Stoller (2012) 2/2 - Mélancolie de la comédie débile, Acte II bis

LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

5 Ans De Réflexion

de Nicholas Stoller et Jason Segel (2012) 2/2

(Mélancolie de la comédie débile -

Acte II bis)


Toute la beauté du film réside dans le douloureux motif de l’inaccomplissement qui le parcourt tout du long et creuse le vide existentiel à grands coups d’éclats de rire, projetant morceaux de grotesque et fragments de banalité, pour révéler derrière la légèreté de la comédie l’embarras de la déception, l’accablement de la désillusion et le goût infiniment précieux du bonheur à saisir tant qu’il est temps.

Et le temps est d’ailleurs au cœur du Cinq Ans De Réflexion, comme son titre invite explicitement à le penser (en anglais aussi : The Five-Year Engagement). A ce niveau, on peut d’ores et déjà faire une remarque purement formelle sur le rythme du récit, infiniment curieux, et qui révèle un défaut (qui n’en est pas vraiment un) caractéristique de la comédie débile : le montage est bizarre, les scènes s’enchaînant parfois avec brutalité, comme par saccades, trahissant un goût certain pour l’improvisation sur le plateau, une forme de liberté que le montage cinématographique ne peut respecter, ne peut qu’endiguer, contraindre, tordre à sa mathématique trop rigide, trop droite. Ainsi, certaines scènes semblent s’arrêter au beau milieu de leur déroulement, leur emboîtement confine à la rupture, et la désarticulation se fait règle générale. C’est pourquoi on a eu l’habitude de lire tantôt que certains réalisateurs (les frères Farrelly en tête) étaient d’excellents comiques mais de piètres cinéastes. Si Cinq Ans De Réflexion se perd dans les mêmes méandres du rythme et de l’enchaînement narratif, on ne peut pas réellement lui en tenir rigueur (comme pour la plupart des comédies débiles incriminées d’ailleurs), car cette singulière discontinuité participe de sa non moins singulière poésie. Comme son titre l’indique sans mystère, le film se déroule sur cinq années, cinq ans brodées par l’ellipse et le flou temporel ; très peu des stéréotypes de la ponctuation périodique sont utilisés dans la construction du récit (le passage des saisons n’intervient qu’une fois, par exemple – et cette fois unique et orpheline contribue d’ailleurs à brouiller les pistes chronologiques par son isolement-même), et la demi décennie s’écoule dans un condensé bref et massif, ne faisant appel qu’à de très discrets (et insuffisants) indices pour la marquer (la barbe qui a poussé, la nièce et le neveu qui grandissent mais qu’on ne voit que deux fois). Le spectateur assiste alors à l’enlisement du temps, cette temporalité stagnante répondant à l’envasement des relations du couple, incapable de progresser, incapable d’évoluer. Du coup, le film joue dans sa (dé)construction sur un des piliers de la comédie débile, peut-être le plus important : le dérèglement.



Dérèglement temporel, dérèglement amoureux, dérèglement social aussi (voir le post précédent sur le même film). Cinq Ans De Réflexion cherche à saisir la nature même de ces différentes formes d’altération du couple et en particulier, donc, dans leur rapport au temps – le dérèglement renvoyant inévitablement à l’inversion. Le film commence en effet là où habituellement il s’arrête : la demande en mariage. Les deux héros semblent arrivés alors à l’acmé de leur relation, et le reste n’est plus que formalité. Mais en débutant par la fin, le récit renverse la donne – il rappelle en cela le génial I Love You, Man (John Hamburg, 2009), dans lequel tous les codes de la comédie romantique étaient appliqués à une simple relation amicale, transcendée pour l’occasion. Mais ici, le renversement est plus délétère, plus amer : plutôt que de mettre en scène la montée en puissance du couple, son union indissociable et la fusion amoureuse, c’est au contraire sa dégénérescence qui s’offre en spectacle. Ce dérèglement sentimental trouve son origine et son symptôme dans la scène d’ouverture, hautement symbolique. Le héros est ainsi prêt à faire sa demande à sa chère et tendre sous la forme d’une mise en scène surprise assez conventionnelle, mais les questions de plus en plus pressantes de la jeune femme suspicieuse et le stress préexistant viennent à bout du dispositif, et l’aveu intervient prématurément. La promise, déçue et capricieuse, désire tout de même que la comédie se déroule comme il était prévu. Idée géniale et digne des plus grands moments du genre : la scène se fait quand même sur le double motif de la déception et de la gêne – déception du spectateur qui voit se dérouler un événement qui a déjà eu lieu (la demande en mariage s’est réalisée de fait en même temps que la déclaration d’intention), déception des personnages qui jouent péniblement et avec embarras la comédie d’une surprise qui n’en est plus une, et gêne enfin en cela que tout le monde a conscience du ridicule de la situation. Le film fait ainsi du sur-place pendant une dizaine de minutes, comme si on en avait noyé le moteur en forçant le démarrage, comme si on maintenait la tête du récit sous l’eau au lieu de le lancer, la séquence s’étendant pour le seul plaisir du grotesque inconfortable au détriment d’un réel intérêt narratif. Et la comédie débile n’est jamais aussi bonne que lorsqu’elle prolonge de cette façon, avec un sadisme délectable, des situations intenables et pénibles.



La dimension déceptive et éminemment dérangeante de l’ensemble (forces grimaces et imbroglios émaillent la scène) se révèle rapidement fondatrice pour le film qui dépense le temps du récit à stagner, à repousser le passage à l’acte, à attendre. De même que la demande en mariage a été ratée à plus d’un titre, la suite le sera de la même façon, chaque moment faisant l’objet d’un déplacement vers la désillusion via l’inaccomplissement. Une scène anecdotique en est fort symbolique : Jason Segel, ayant fait une concession d’importance, comme on va le voir, réclame une récompense physique explicite : « j’ai le droit à du super-sexe ». Emily Blunt lui garantit qu’il obtiendra d’elle la totale, sous la forme de l’expression hyperbolique du « Cirque du Soleil », promesse d’acrobaties ahurissantes – aussitôt contredite par le mime qu’elle exécute devant lui et qui réduit les voltiges virtuoses du « Cirque du Soleil » a de vulgaires clowneries, et surtout des clowneries mimées, c’est-à-dire non exécutées, non réalisées, seulement représentées autour du vide. Alors, un décalage intervient dans le film entre la réalité et sa figuration, la première étant sans cesse écartée au profit de l’image qu’on cherche à lui apposer, le passage à l’acte du réel n’ayant jamais lieu, sabordé par le fantasme de sa représentation.



La raison qui est au centre de cette désillusion globale: un déménagement favorable à la carrière de la belle. A partir de là, le mariage ne cessera d’être repoussé dans le but d’attendre le bon moment, l’union précipitée mais magnifique de la sœur servant de modèle et de point de comparaison indépassable, motivant en partie l’inaction. C’est là où le temps se mêle à la désillusion, où la durée devient synonyme de dissolution : le couple se perd à force de chercher le meilleur (en le cherchant même ailleurs) et l’amour se détruit dans l’attente de circonstances idéales – le mieux devient alors l’ennemi du bien. Dans ces conditions, le temps est lui-même perdu, puisqu’à force d’avoir les yeux braqués sur l’avenir et le long-terme, les personnages perdent de vue le moment présent, et l’amour disparaît en même temps que l’instant. Les personnages perdent leur énergie dans le mime stérile, dans la représentation idéalisée d’un moment qui perd au fur et à mesure toute signification. Le motif du donut rassis en devient même l’allégorie, rappelant la magnifique capacité de la comédie débile à ériger de vulgaires éléments du quotidien en symboles forts et profonds : sous prétexte d’une expérience psychologique, la jeune universitaire étudie le comportement d’individus face à de vieux donuts, sachant que la promesse d’un très prochain réapprovisionnement plus frais leur avait été faite. Le résultat de l’expérience révèle soi-disant que les candidats qui n’attendent pas le réassort de donuts frais sont des ratés n’ayant que peu d’exigence avec eux-mêmes. Le rapport entre les donuts et le mariage du couple devient dès lors transparent : la patience, l’attente d’un moment meilleur empêchent de jouir de ce qu’offre le présent, sous la forme d’un donut rassis ou d’un amour déjà mature.    



Le rapport est d’autant plus évident que la jeune femme avouera plus tard au héros la raison pour laquelle ils ne se sont pas mariés : elle a pratiqué l’expérience sur lui-même, et il a échoué. Il lui explique alors que cette expérience ne signifie rien, que celui qui mange le donut rassis n’est pas forcément un raté, mais une personne qui préfère faire confiance à ce qu’il a entre les mains au moment présent que ce que lui promet un hypothétique meilleur futur. Le film se résout à ce moment. Le donut rassis incarne un nouveau carpe diem, une nouvelle rose de Ronsard, et fixe le seul moment de bonheur possible dans l’instant présent. Une discussion absurde entre les deux sœurs répond au même problème : si la sœur s’est mariée dans l’urgence et sur un coup de tête, c’est qu’elle ne croyait pas qu’il puisse y avoir meilleur occasion plus tard.



Et le temps de s’enrouler sur lui-même et le film de toujours remonter vers son origine : la première vue du couple, au récit en flash-back plusieurs fois amorcé, mais jamais terminé. De la même manière que le film avait commencé par sa conclusion attendue, ce n’est qu’à la fin que le début de l’histoire se dévoile, retournement inversé magnifique, livrant l’image du premier baiser au moment où le couple amorce sa reconstruction – premier baiser qui contenait en lui tous les manquements à venir : le jeune homme demande maladroitement la permission d’embrasser la jeune femme, qui lui rétorque « c’est tout ce que je peux espérer ? » Et le feu d’artifice d’éclater – c’est la nouvelle année, à la fois fin d’un cycle et début d’un autre. La temporalité explose aussi dans son dérèglement et livre à travers l’éclatement de l’histoire du couple la seule belle et fidèle image qu’il est possible de livrer. Cinq Ans De Réflexion peut alors être assimilé à une version plus dépouillée, moins ostensiblement virtuose d’un Je T’Aime, Je T’Aime ou d’un Voyage à Deux, n’accordant à la temporalité traditionnelle (celle du vécu) qu’une place minime, et privilégiant un temps poétique propre, un temps de l’intimité que Gaston Bachelard appelait le « temps vertical » dans son texte Instant poétique et instant métaphysique. Le récit n’a pas progressé, il a même amorcé sa régression à travers la dégénérescence des individus et du couple, la continuité narrative se retrouvant sens dessus-dessous, le début à la fin et la fin au début, l’inaccomplissement comme représentation de la déchéance des êtres – et ce qui rend le film si poétique, de cette poésie qui résout les béances en les révélant et qui, selon Bachelard, « ne peut être plus que la vie qu’en immobilisant la vie, qu’en vivant sur place la dialectique des joies et des peines. Elle est alors le principe d’une simultanéité essentielle où l’être le plus dispersé, le plus désuni conquiert son unité ».

C’est tout le sens du final, la scène du mariage-marathon, accompli dans la précipitation de l’instant, où les décisions et les choix se font maintenant ou ne se font pas. Il faut d’ailleurs noter une fois de plus l’enlisement temporel entre le début et la fin du film, car la mise en scène faite sur le moment et dans la spontanéité renvoie en s’y opposant totalement à l’échec de celle qui ouvrait le film, laborieuse et poussive puisque forcée et redondante. Tout le temps perdu le film durant, cette scène le rattrape en un instant, tout l’enjeu du film se résolvant dans ce passage à l’acte lié à l’instantanéité. Alors, « le temps ne coule plus. Il jaillit ».

Et Gaston Bachelard de conclure à notre place, pour nous révéler que la poésie, et celle de ce film en particulier, « devient ainsi un instant de la cause formelle, un instant de la puissance personnelle. Elle se désintéresse alors de ce qui brise et de ce qui dissout, d’une durée qui disperse les échos. Elle cherche l’instant. Elle n’a besoin que de l’instant. Elle crée l’instant » – l’instant d’un premier baiser échangé, l’instant où l’on accepte de se lancer dans la vie à deux. « Il y a un dynamisme pur de la poésie pure. C’est celui qui se développe verticalement dans le temps des formes et des personnes ». C’est celui de bien des comédies débiles.


jeudi 9 août 2012

L'homme est un beauf comme les autres : 5 Ans De Réfexion de Nicholas Stoller (2012) 1/2 - Mélancolie de la comédie débile, Acte II


 

L'HOMME EST UN BEAUF COMME LES AUTRES :

5 Ans De Réflexion

de Nicholas Stoller (2012) 1/2

(Mélancolie de la comédie débile - Acte II)



Homo homini pannus est

On en arrive à un point de l’histoire du genre où ce qui était jusque-là plutôt caché et dissimulé s’épanouit en pleine lumière, se révèle sans complexe ; ainsi les gags s’enlisent dans la bile la plus noire, comme s’il s’agissait de pauvres oiseaux de mer pris au piège du gouffre amer des océans comiques, recouverts désormais d’une immense et irrépressible nappe de goudron spleenétique. Auparavant, on riait, tantôt franchement, tantôt jaune – désormais, on fait la gueule et on grince des dents.  On l’aura compris, Cinq Ans De Réflexion fait partie de ces films récents qui laissent la mélancolie prendre considérablement le pas sur le débile.



Logique, en cela qu’il s’agit d’une production Judd Apatow, figure de proue incontournable du genre et surtout de plus en plus  grand pourvoyeur de mélancolie – lui-même explique dans ses entretiens avec Emmanuel Burdeau[1] que la création comique est très largement liée à un sentiment de névrose et d’insécurité, et ses propres films tendent de plus en plus vers leur dimension dramatique (en particulier le dernier, le magnifique Funny People sorti en 2008, qui renverse très symboliquement la vapeur en mettant en scène des acteurs-auteurs comiques en plein désarroi dépressif – ou presque). Et puis, Cinq Ans De Réflexion un film écrit (et joué) par Jason Segel, ultime héros débile qui, en compagnie de Nicholas Stoller, a déjà signé le scénario du merveilleux Sans Sarah Rien Ne Va (2008) et celui du plus récréatif Les Muppets, Le Retour (2011), deux films qui laissaient la part belle aux sentiments doux-amers. Le premier, en particulier, déjà produit par Judd Apatow (rien n’est hasard), insiste sur la lente dérive des sentiments d’un homme au cœur brisé et sa difficile (et belle) reconstruction – comme souvent dans la comédie débile, l’humour sert de révélateur dérangeant et pénible, poil à gratter moral qui mêle le rire au malaise, le contentement gras à la souffrance sèche, avec une préférence notable pour la deuxième alternative.



Surtout, dans ses rôles, Jason Segel creuse le sillon d’un type de personnage assez inédit dans le microcosme de la comédie débile : celui du type vaguement bobo, à l’univers très urbain, presque efféminé dans ses goûts et ses comportements, et au statut professionnel très valorisant. C’est le cas depuis qu’il a été repéré dans la sitcom haute qualité How I Met Your Mother, dans lequel il incarne un brillant avocat aux idéaux bien libéraux comme il faut. Dans Sans Sarah Rien Ne Va, le héros exerce des talents de musicien, certes de seconde zone (il employé à titre d’illustrateur sonore dans les séries TV), mais qui finira par obtenir le succès underground et artistique auquel il aspirait. Dans le présent Cinq Ans De Réflexion, il est second de cuisine à San Francisco, en passe de devenir chef au début du film, et développant par la suite un concept de service culinaire très hype et au succès retentissant – il va sans dire que l’hyper-valorisation des métiers de la bouche que connaît le monde ces dernières années contribue à rendre la profession du personnage très « cool »… Bref, Jason Segel incarne souvent l’homme moderne dans sa normalité, sympathique figure à mi-chemin entre le gendre idéal et le bon citoyen, un brin métrosexuel sur les bords.



Apriori, toutes ces personnalités assez similaires n’ont pas grand-chose à voir avec le looser magnifique et ringard qu’est habituellement le héros débile – mais c’est sans compter sur l’autre versant de chacun de ses personnages : le beauf primaire, fantôme bedonnant menaçant constamment de faire reculer l’homme moderne et de plonger l’individu dans la régression la plus vulgaire. Dans la célèbre sitcom, Jason Segel est originaire du Minnesota, état dont l’esprit rustre et campagnard caricature le redneck américain, grand gaillard brutal et décérébré, insensible et inculte – chaque retour dans sa famille et chaque flash-back sur son enfance dessinent les contours de cette autre personnalité, totalement opposée à la première, rappelant que le motif du dédoublement schizophrène à la manière du Docteur Jekyll et Mister Hyde constitue un des motifs récurrents de la comédie débile (voir le génial Fous d’Irène des Frères Farrelly, 2000). D’ailleurs, dans un épisode fameux, on apprendra que le héros, en apparence timoré, cache en lui une bête furieuse qui sait mieux que personne se battre[2]. De la même manière, Sans Sarah Rien Ne Va met en valeur les instincts les plus primaires à travers la dégradation du personnage (bouffe, sexe, alcool, colère…).



Dans Cinq Ans De Réflexion, l’exil pour le trou du cul du Michigan que le personnage s’inflige dans le but d’y suivre sa fiancée reproduit un schéma assez semblable à celui de How I Met Your Mother : on retrouve ainsi le motif de l’inversion, puisque le personnage perd son statut social et professionnel au profit de l’épanouissement de sa promise, et cette perte s’accompagne d’une forme de dévirilisation (il avouera lui-même que sa situation est humiliante). Mais là où on s’attendrait à un résultat tendant vers une version masculine de Desperate Housewives – amorcée par l’ami « homme au foyer », mari d’universitaire comme lui, qui semble avoir perdu pied dans la réalité à force de tricoter d’infâmes pulls mal dessinés – c’est au contraire l’affirmation d’une masculinité totalement beauf qui en résulte : Jason Segel offre l’image d’une régression primitive à la fois physique (la barbe de bicker redneck qui le fait ressembler à un clochard, selon ses proches) et culturelle (il se met à chasser, et s’apparente ainsi à un véritable homme des cavernes, niant peu à peu la modernité et le raffinement : son mobilier et ses accessoires sont fabriqués sur la base des animaux qu’il tue, il n’utilise plus de fusil mais une arbalète…). L’écart existant entre le héros moderne et équilibré et le freak régressif et instable peut être symbolisé à travers deux tenues qu’il arbore à deux moments opposées. D’abord, lorsque le couple habite encore San Francisco au début du film, Jason Segel fait la cuisine chez lui et sert sa compagne dans un tablier représentant un homme bodybuildé à moitié nu : c’est l’homme moderne qui n’affiche sa virilité qu’en cela qu’elle fait de lui un homme-objet, objet de désir s’inscrivant dans une norme de beauté consensuelle, et qui occupe le rôle traditionnellement imparti à la femme en étant derrière les fourneaux. Le tablier cristallise tout cela en s’en faisant doublement la représentation. Ensuite, lorsqu’il est dans le Michigan est qu’il erre dans la maison toute barbe dehors en costume de Super-Lapin constellé de tâches, sous prétexte que celui-ci est confortable, le rapport s’inverse totalement : la supposée commodité de l’habit rappelle les pyjamas et autres survêts qui sont l’apparat générique du looser , tandis que le ridicule du rongeur géant confine à la régression enfantine, niant les possibles connotations érotiques qu’il possédait lors de la première rencontre du couple (le chaud lapin). Qui plus est, ce renversement entre l’un et l’autre des accessoires montre la déchéance des rapports sexuels dans le couple : en se revêtant du costume de Super-Lapin, il est clair que le personnage ne cherche plus à plaire à sa fiancée, et de la même façon il semble évident que l’habit a perdu toutes sa portée sacrée liée à leur première vue, rendu commun et insignifiant par un usage quotidien. Si au début du film, il donnait l’image d’un homme dévirilisé mais moderne, à ce stade il n’est plus qu’un homme en peau de lapin. "Am I a man, or Am I a muppet?", chantait Jason Segel dans Les Muppets - ni l'un ni l'autre, en fait, rien qu'une loque, un bout de chiffon crasseux.



Ainsi sa déchéance tragicomique montre que le plus grand danger qui guette l’homme moderne réside en lui-même. L’homme est un loup pour l’homme, prétend Thomas Hobbes – Jason Segel pourrait dire de son côté que l’homme est un beauf pour l’homme, son éducation et sa culture n’étant qu’un vernis superficiel menaçant constamment de craquer au moindre souci pesant sur l’âme et le cœur, délivrant des profondeurs de sa psyché une créature inavouable : une bête brute, un vrai Cro-Magnon, un freak arriéré. Briser le cœur d’un homme, c’est le ramener à l’âge des cavernes.






[1] http://www.capricci.fr/editions.php?id_edition=42&type=1
[2] Episode 10, saison 4 : The Fight

samedi 7 juillet 2012

L'éternel inachèvement de l'existence : 21 Jump Street de Phil Lord et Chris Miller (2012) - Mélancolie de la comédie débile, acte I)

L'ETERNEL INACHEVEMENT DE L'EXISTENCE :
21 Jump Street
de Phil Lord et Chris Miller (2012)
(Mélancolie de la comédie débile - acte I)



La dernière décennie a connu l’âge d’or ce qu’on appellera par commodité (et faute de mieux) la comédie débile américaine – aventure cinématographique sans véritable équivalent, à travers laquelle les auteurs de ces films ont exploré les béances de notre modernité, excavé les déficiences de l’individu, fait exploser le rire et imploser les larmes, mis à jour une dimension et une saveur inédites de l’humour, et découvert au final un précieux gisement de cet or noir du spleen sous couvert d’exploration scatologique morveuse, le grotesque se confondant alors au sublime dans un élan toujours douloureux.
Pour justifier et filer la métaphore du terrassement et de l’extraction, on pourrait d’ailleurs rappeler que le mot « grotesque » vient de l’italien « la grotta » (la grotte) qui dériva vers « la grottesca », en l’honneur d’une sorte de peintures ornementale qui fut découverte au 15ème siècle à Rome dans les souterrains des Thermes de Titus. Mikhaïl Bakhtine explique le caractère singulier de ces peintures, qui marqua les esprits de l’époque, par « le jeu insolite, fantaisiste et libre des formes végétales, animales et humaines qui passaient de l’une à l’autre, se transformaient de l’une en l’autre ». Le grotesque se distingue alors par sa négation des bornes, sa violation des frontières, les limites qu’il repousse, et cela dans le but de marquer « l’éternel inachèvement de l’existence ». La comédie débile ne répond pas d’autres impératifs : chacun des films s’y apparentant tend à dépasser certaines limites, souvent au détriment du bon goût, penchant volontiers vers une débilité décérébrée aussi jouissive que dérangeante, semblant n’être que le théâtre physique de corps tour à tour désirants, désirables, souillés, repoussants, monstrueux, fragiles – mais toujours émouvants, au final. Le personnage de la comédie débile est urbain et foncièrement moderne, aussi ses rapports avec la faune et la flore sont-ils à nuancer si l’on considère la définition originelle du grotesque (même si…) ; mais son nouvel environnement interagit pareillement avec lui : la frustration de la civilisation, les stéréotypes moraux, les comportements sociaux, la culture et la contre-culture, la geekerie font partie des mouvements qui traversent le héros débile. Son corps, par ses multiples et souvent déplorables états, se dépasse lui-même, franchit ses propres limites, par un phénomène de métamorphose inachevée vers un devenir souvent inaccessible. Et c’est ce qui en fait souvent la singulière mélancolie : la conscience d’un corps lesté dans la matérialité et qui vient rabaisser des aspirations potentiellement plus élevées – une émotion, une spiritualité, des valeurs supérieures. Le héros débile, inachevé, en quête de sens, est la plus belle incarnation de l’homme et sa vulnérabilité en ce début de millénaire.
21 Jump Street
A défaut de se faire un éclatant représentant de cette conception de la comédie débile, le film 21 Jump Street semble posséder toutes les qualités pour en dresser le bilan – et comme tout bilan, l’image qui s’en dégage n’est pas loin d’être crépusculaire. Depuis quelques temps déjà, la comédie débile peine à tenir le souffle auquel la précédente décennie nous avait habitué. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si dernièrement on a vu se fourvoyer certains de ces représentants plus illustres dans des entreprises en décalage total avec les valeurs de ce comique si singulier : Seth Rogen a écrit, produit et joué le triste The Green Hornet (2011) du pourtant respectable mais irrégulier Michel Gondry, dans lequel le personnage du geek, que le genre nous avait appris à tant aimer, devenait franchement agaçant et détestable, réduit à un sale gosse trop gâté ; Michael Cera s’est curieusement métamorphosé de la même manière dans Scott Pilgrim vs. The World (2011), où sa grâce naturelle et sa fragilité d’adolescent malingre étaient niées au profit d’un fantasme de gamer clinquant et totalement artificiel ; et c’est sans compter Votre Majesté (2011) de David Gordon Green, dans lequel le pourtant formidable Danny McBride était noyé dans une mièvrerie d’heroïc-fantasy de seconde zone, vaguement parodique… Ces productions ont en commun une envergure de blockbuster hollywoodien, de film à gros budget et gros sabots, presque arrogantes dans leur étalage de moyens, et au sein desquelles toute la fragilité relative aux comédies débiles, toujours sur le fil du rasoir entre la justesse et l’excès, se voyait totalement étouffée : au contraire, on assistait là à l’expression d’une assurance à mille lieues des inquiétudes mélancoliques qui traversèrent les années 2000. Il faudrait s’imaginer un ami, un peu déjanté, un peu dégueulasse, pas sérieux du tout, mais pourtant généreux, sincère et touchant, et qu’on aime surtout pour tout cela, devenir du jour au lendemain un m’as-tu-vu de première catégorie, prétentieux dans son attitude, égoïste dans son comportement : plus question de le regarder de la même manière. C’est ce qui est donc arrivé en l’espace de deux ans à la comédie débile (à l’exception de quelques rares mais bienheureuses fidélités, tout de même). Et 21 Jump Street arrive là, semble-t-il, pour enterrer, dignement, le genre.

Les commandements de la comédie débile
Le film réunit toutes les caractéristiques de la comédie débile qui la relient au grotesque et à la mélancolie, à cet « éternel inachèvement de l’existence », et qu’on pourrait résumer en trois axes. En premier lieu, on peut citer la régression, à travers laquelle on opère de différentes manières possibles un retour à l’adolescence, période ambigüe de crise et d’exaltation, période en demi-teinte, période d’entre deux, période du devenir et de l’incertitude, qui métaphorise souvent les inquiétudes connexes du passé, du présent et du futur. Ce premier axe est celui qui s’avère le plus assurément responsable du sentiment de mélancolie se dégageant des comédies débiles, mariant avec ambivalence le sentiment de nostalgie à celui d’incomplétude. En deuxième lieu, on pourrait parler du dérèglement, conséquence directe de la régression et de sa direction adolescente : dérèglement hormonal des corps au sens strict, mais aussi dérèglement  moral des personnages, dérèglement perceptif souvent associé aux drogues, dérèglement hallucinogène qui plonge la mise en scène de certains films dans une dimension presque onirique, presque schizophrénique, souvent frénétique, où l’excès est toujours présent, le trop plein jamais loin, la surabondance se manifestant comme le signe premier du délire. Le dérèglement peut ainsi se réaliser de bien des façons, et trouver une incarnation particulière dans l’inversion, thématique privilégiée du genre, source de sa grande inventivité et de sa non moins grande originalité. Enfin, en troisième lieu, c’est le détournement qu’il faut mettre en évidence : une fois de plus intimement lié aux deux précédents axes (le retour à l’adolescence est en soi un détournement, ou plutôt un détour, ou un retournement, tandis que le dérèglement constitue une base certaine pour ces différentes finalités), il porte en lui une vocation métaphorique qui emmène le récit dans des directions toujours inattendues. Ces caractéristiques, on peut les retrouver à certains degrés dans chaque comédie débile, mais 21 Jump Street a la particularité d’observer scrupuleusement leur présence, comme on va le voir à rebours.
Le détournement

Le film repose bien, en effet, sur le détournement, et en particulier celui du film d’action, ou du moins du récit policier. Déjà, la source du projet se trouve dans une série sentencieuse des années 80, avec laquelle le long métrage n’a finalement plus grand-chose à voir. La démarche n’est alors pas sans rappeler le Starky & Hutch de Todd Phillips avec Ben Stiller et Owen Wilson (2004 – dans lequel on retrouvait aussi les acteurs de la série originelle à la fin du film, d’ailleurs) de par la liberté désopilante avec laquelle sont réinventés les personnages, et surtout Charlie’s Angels de McG, pour la dimension totalement ironique et irrévérencieuse de l’entreprise : tous les clins d’œil autoréférentiels de 21 Jump Street à propos du recyclage de « vieilles merdes des années 80 » évoquent le début du délire sémiotique de McG, dans lequel on assistait à la projection dans un avion d’une adaptation cinématographique de Hooker (déjà, c’était en soi très drôle) avec le commentaire exaspéré d’un passager sur la récupération hollywoodienne… L’autodérision cynique et la distanciation critique démontrent ainsi la conscience de la démarche qui vise à détourner les codes : et ce sont ceux de l’action movie mâtiné de buddy movie que la comédie débile tend ici à malmener. En effet, la tension dramatique n’est jamais que grotesque, et les gunfights, singulièrement parodiques – et il faut avouer que c’est là où le film rencontre le moins de réussite, ne se hissant pas à la hauteur de Délire Express (David Gordon Green – 2008) ou de Very Bad Cops (Adam McKay – 2010). Là où pourtant 21 Jump Street retrouve réellement la posture détournée du genre, c’est lorsque qu’elle rabaisse certains clichés du cinéma d’action à une sphère plus intime ou plus quotidienne : c’est le cas par exemple de la soirée organisée par les deux héros dans laquelle une bande rivale d’un autre lycée vient semer le trouble – le scène joue sur l’inadaptation des rapports de force, les deux adultes bastonnant avec une facilité déconcertante les adolescents revêches, éprouvant une jouissance coupable dans la destruction et la violence, en décalage total avec la réalité dérisoire de la menace. Il faut aussi évoquer la course poursuite en voiture(s), mémorable, qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle des Rois du Patin (Josh Gordon et Will Speck – 2007), dénaturant la vitesse et la précipitation survoltée auxquelles le topos renvoie en l’interrompant régulièrement par des embouteillages.
Le dérèglement

Autre invention délirante et judicieuse en qui concerne le détournement parodique de l’action movie : l’explosion sans cesse attendue mais toujours repoussée contre toute logique (un camion-citerne sur lequel on tire, par exemple), et déclenchée au final par un vieux pick-up transportant de la vulgaire volaille… Le détournement en appelle alors au dérèglement, puisque le film poursuit de cette façon une logique pervertie, court-circuitée, pliant la réalité et le stéréotype cinématographique à leur piratage littéralement explosif : les coups de feu n’ont plus le même sens, et le danger vient moins de l’exceptionnel (le camion-citerne) que de la normalité (les cageots de poulets). Le dérèglement se fait dès lors omniprésent, rappelant la difficulté qui peut être ressentie à s’adapter à la normalité, à l’ordinaire : celle-ci apparaît dès le flashback introductif où Jonah Hill en mode Eminem échoue à simplement inviter une congénère au bal de fin d’année. De la même façon, une vulgaire interpellation dans un parc tourne à l’exploit homérique à cause de l’incompétence respective des deux héros – incompétence complémentaire aussi, l’un ne parvenant pas à s’imposer physiquement, et l’autre, intellectuellement – et, au-delà du dérapage dans la plus pure lignée « débile » (les compères expriment la joie d’avoir serré un suspect en simulant sa sodomie et en tirant des coups de feu en l’air), elle s’avère d’ailleurs être un échec : l’individu est relâché pour vice de procédure, ses droits ne lui ayant pas été lus correctement. Mais la difficile insertion professionnelle n’est rien en comparaison de ce qui attend les héros à leur retour au lycée : les valeurs et les codes adolescents sont dérèglés de telle manière que Channing Tatum, qui était censé détenir les connaissances les plus pointues en la matière, devient ringard, tandis que Jonah Hill, dont c’était à l’origine la caractéristique, se révèle le plus apte à s’adapter et le plus à même de conquérir une certaine popularité. Il est dès lors évident que le film joue avec pertinence sur le motif de l’inversion, les rôles respectifs des deux amis se retrouvant à l’opposé de ceux qu’ils détenaient quelques années plus tôt. La moralité dickensienne de l’inversion, qui fait éprouver à chacun des personnages la puissance ou la souffrance de l’autre, est particulièrement judicieuse pour notre propos, puisqu’elle renvoie tous deux à cet état d’« éternel inachèvement de l’existence » à travers la versatilité des modes et des comportements sociaux. Aucune vérité n’est constamment valable, aucune réalité n’est indéfiniment fiable, l’une et l’autre en perpétuelle mutation. Les deux amis éprouvent dès lors la relativité de leur pouvoir ou de leur lacune, et l’obsolescence de leur perception du monde.

Le trafic de drogue prend toute sa signification dans la logique du dérèglement : d’abord par la manifestation des effets de cette nouvelle substance hallucinogène, qui fait s’alterner des états de transe et de délire incompatibles entre eux, occasionnant une double séquence assez mémorable les répertoriant (d’abord au point de vue externe, et puis interne). La logistique-même de ce commerce illicite offre une dénaturation complète des idées reçues : les lycéens qui s’adonnent au trafic ne le font que pour payer leur future inscription à la fac, tandis que la tête pensante en est un prof de sport qui renie doublement son rôle de pédagogue (en regard de sa déontologie didactique et de l’hygiène de vie qu’il est censé professer). L’objet de l’enquête démontre ainsi les mécanismes du dérèglement, rappelant que la drogue est l’instrument par excellence de ce phénomène.
La régression
Enfin, le film est régression de par son sujet : il possède comme source cette fameuse série policière des eighties dans laquelle les héros avaient pour mission d’infiltrer un lycée et les gangs qui y sévissaient. Du pain béni pour la comédie débile, donc, puisque le récit impose à ses personnages un retour à l’adolescence, une régression à des niveaux qui outrepassent le cadre de la scolarité (ils retournent vivre chez les parents de l’un d’entre eux) et même celui du récit pour aborder un cap plus symbolico-théorique : à travers le modèle opératoire de la série, c’est en réalité un retour aux années 80 qui s’effectue, décennie de référence pour la comédie débile (elle renvoie à la propre adolescence de leurs auteurs), et modèle esthétique en matière de mauvais goût assumé. La régression devient même allégorique, si l’on considère que le personnage incarné par Jonah Hill joue lui-même un rôle fort symbolique dans la pièce mise en scène au lycée : celui de Peter Pan, fantasme de l’éternel enfant, et surtout chef des enfants perdus (et les personnages des comédies débiles ne sont-ils pas tous des enfants perdus ?). La scénographie de la pièce révèle ainsi toute l’ambivalence de la régression : à la fois légèreté miraculeuse par la grâce de cette jouvence métaphorique (Jonah Hill vole dans les airs, aidé en cela par la machinerie théâtrale) mais aussi lourdeur pataude de la triste réalité (il finit par s’effondrer en même temps que le décor). Surtout, le retour à l’adolescence fonctionne aussi comme une ultime chance donnée aux personnages de vivre ce qu’ils ont manqué (à travers le bal, leur adolescence elle-même), et renvoie donc les héros à leur carence, à leur béance, à leur lacune, marquant ainsi la psychasthénie qui pèse sur eux. Le renvoie métaphorique à l’adolescence puise ainsi ses raisons dans l’échec : échec personnel (ils ont manqué leur sortie du lycée) comme professionnel (leur première intervention) – autrement dit, il s’agit d’autant d’échecs du passage à l’âge adulte. Le retour à l’adolescence fonctionne alors comme une forme de purgatoire où Jonah Hill et Channing Tatum devront désamorcer leurs erreurs du passé et faire d’eux-mêmes de véritables adultes.  
 

21 Jump Street, on le voit bien ici, est une incarnation absolue de la comédie débile, et pourtant il échoue à s’en faire un chef d’œuvre. En effet, la mélancolie n’est pas aussi présente qu’on pourrait s’y attendre, de même que l’outrance : en remplissant scrupuleusement ses objectifs, le film semble paradoxalement pâtir d’un programme qui l’automatise et lui ôte toute sa spontanéité viscérale. Les personnages secondaires n'en sont pas dupes, quelque part, lorsqu'ils font remarquer aux deux héros qu'ils semblent trop vieux pour être encore au lycée : on voit bien là que quelque chose cloche. La répétition des étapes liées aux effets de la drogue appliqués aux personnages en est aussi fort symbolique : elle ne joue plus sur la surprise, mais sur la déclinaison d’un phénomène attendu. C’est donc parce que le film se fait un représentant exemplaire de la comédie débile qu’il déçoit, comme un élève trop appliqué, trop scolaire, sans personnalité. Le tableau n’est pas si noir, en réalité, mais le fait est que 21 Jump Street reste relativement plat, malgré des saillies effarantes. Entre autres, la scène finale dans laquelle on voit l’incontournable Rob Riggle tenter de récupérer avec la bouche son pénis sectionné et gisant lamentablement sur le sol réactive le meilleur et le pire de la comédie débile : dérangeante et grotesque, fascinante et ridicule, effrayante et dérisoire, elle représente la détresse bouffonne, la fragile nature de l’homme, son « éternel inachèvement », la vanité de ses aspirations, et le poids de ses failles. Ne reste plus qu’à serrer les dents, aussi fort que possible.